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Paul Valéry et Saint Ambroise.pdf

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  • Monsieur James R. Lawler

    Paul Valry et saint AmbroiseIn: Cahiers de l'Association internationale des tudes francaises, 1965, N17. pp. 231-243.

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    Lawler James R. Paul Valry et saint Ambroise. In: Cahiers de l'Association internationale des tudes francaises, 1965, N17.pp. 231-243.

    doi : 10.3406/caief.1965.2290

    http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/caief_0571-5865_1965_num_17_1_2290

  • PAUL VALRY ET SAINT AMBROISE

    Communication de M. JAMES R. LAWLER

    {University of Western Australia)

    au XVIe Congrs de l'Association, le 29 juillet 1964.

    On sait que le mythe de Narcisse tel que Valry l'a repens se conforme de faon suggestive sa biographie intellectuelle. A l'origine est le sentiment du pouvoir sans borne de l'esprit que vient merveiller, dlimiter, entamer l'apparition d'un corps trange. Comment ne pas se rappeler cet gard un mouvant pome en prose dont la dernire rdaction date de mai 1945 et qui retrouve pour l'ultime fois le la de son uvre entire : Une manire d'ange tait assis sur le bord d'une fontaine. Il s'y mirait, et se voyait Homme, et en larmes, et il s'tonnait l'extrme de s'apparatre dans l'onde nue cette proie d'une tristesse infinie. Le moi contemple un mortel dont le charme inquitant est de le dfinir : mais quel est ce masque qui n'est pas moi ? quel est celui qui s'appelle Narcisse ?

    Or si le pote et l'analyste des Cahiers s'efforce le plus souvent d'exprimer le drame du moi en termes gnraux, nous savons qu'il lui arrive aussi d'adopter un tour personnel. A son propre nom il porte un intrt spcial qui l'amne rflchir aux origines italiennes des Valry, son ascendance aristocratique ; d'autre part il ne manque pas d'accorder de l'importance la signification toute verbale de Paul Valry : petit homme fort. Ce sont l des cas qui nous

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    frappent particulirement mais en ralit on ne compte pas le nombre de fois o il revient d'une faon ou d'une autre l'interrogation de cette identit, qu'il cerne de l'lgant paraphe que l'on connat ; et n'ira-t-il pas jusqu' inclure dans l'un de ses cahiers la transcription de ce mme nom en caractres arabes ?

    II convient toutefois de signaler qu' partir de 1890 et pendant plusieurs annes Ambroise Paul Toussaint Jules Valry se signe dans sa correspondance et ses uvres publies Paul-Ambroise. Ce prnom d'Ambroise qui lui venait de son grand-pre paternel, le jeune symboliste le trouva fort son got ainsi qu' celui de ses amis. Pierre Lous le considra comme merveilleusement rougetre et ecclsiastique tandis que Gide, jusque dans Les Faux-Monnayeurs, s'en servit pour dsigner son ami. Plus tard, vers l'poque de Monsieur Teste, Valry le laissera de ct, dcid ne le produire qu' de rares occasions, surtout humoristiques, comme lorsqu'en 191 7 il signera une note htive Gide du nom de Paolo Ambrogio Currente Calamo . Dilection passagre pour un nom inhabituel l'cho fin-de-sicle, pensera-t-on ; et pourtant, chose curieuse, il reste des indications sres qui montrent que Valry ne rejeta nullement ce nom, qu'il ne le perdit jamais de vue. Au contraire, il nous faut constater qu'il continue durant toute sa vie de lui trouver une porte singulire. Rappelons cet gard que de l'poque de Charmes date un pome qui a pour titre Ambroise et qui dveloppe longuement la mtaphore de l'ambroisie, source pellucide, objet du dsir le plus lev, mathmatique et miel absolus. Le moi chante la puret intellectuelle dont naissent les ides et les formes, clbre avec une ferveur abstraite le libre amour du bel entendement :

    dieu dmon dmiurge ou destin Mon apptit comme une abeille vive Scintille et sonne environ le festin Duquel ta grce a permis que je vive.

    Sous une autre forme voil encore, nous semble-t-il, le drame de Narcisse, de la diversit du moi, de la personne qui aspire

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    passionnment au divin telle l'abeille au miel. Le nom de ce pote penseur est Ambroise, qui veut dire en grec, on le sait, immortel ; l'ambroisie, c'est la nourriture dont l'abeille se dlecte en souhaitant de devenir, si brivement que ce soit, un dieu. N'est-il pas vrai alors que le jeu de mots au centre d'un pome de la maturit de Valry suggre la valeur durable de ce nom dans son langage secret ? Nous ne dirons pas qu'il s'agit, comme sans doute chez certains autres crivains, d'une espce de ftichisme, mais bien plutt de la puissance d'vocation que revt un vocable privilgi dans l'imagination d'un vrai pote. Qu'ils s'appellent Claudel, Apollinaire ou Valry, les noms de ceux qui dcouvrent partout un sens spirituel ont aux oreilles mmes de leurs possesseurs une rsonance magique. Pourquoi ce dernier ne verrait-il pas dans le nom de Paul-Ambroise se reflter l'image du petit homme fort qui se veut immortel, du moi qui se veut le, de l'Homme qui tristement se voit Homme et se rve Ange ? La Jeune Parque, Le Cimetire marin et tant d'autres de ses compositions tirent leur vitalit d'une semblable tension interne ; mais si un jour vers la fin de sa vie l'aspiration transcendante du pote atteint un tel degr d'urgence qu'elle oblitre une ralit par trop pnible, il se signera non pas du nom de Paul Valry mais de celui de Monsieur de Saint-Ambroise. Le sonnet de cet trange signataire qui porte la date de 1644 parat pour la premire fois dans Mlange en 1942.

    De ses divers dsirs combien qu'Elle se vante, Pour mon cur enchant Son dire est un dtour ; Elle n'ayme qu'un seul, Elle ayme dans l'Amour Une personne rare, et supresme et savante.

    Vainement se plaist-Elle Se feindre mouvante Et de trop de regards le divin quarrefour ; Cette beaut n'est point pour les galants d'un jour Qui porte un corps si pur d'ternelle vivante !

    Vous m'avez beau parler d'une troupe d'amants, Vous parer de dsirs comme de diamants, Et me vouloir au cur placer plus d'une flche,

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    J'en souffre, Irne d'or, mais j'en souffre sans foy, Instruit qu'en chaque aurore, Rose toute frache, Tu ne vis qu'en moy seul et ne Te plays qu'en moy.

    On peut croire premire vue qu'aucune pice n'est moins faite pour nous drouter. Le moi qui parle se plie aux exigences du sonnet galant en s'adressant la femme, en raisonnant avec elle, en vantant son amour. Son langage retrouve la diction de l'ge de Louis XIII : un ton abstrait qui distancie le sentiment et l'ennoblit ; des mtaphores auxquelles on s'attend dans toute posie crite sous le signe de Malherbe ; une prciosit intellectuelle qui se plat reprendre et rpter les mmes mots-clefs dsir, cur, plaire, vivre, aimer, souffrir scus des clairages diffrents ; enfin une certaine raideur des articulations que l'emploi de combien que et l'inversion aprs vainement ne font que souligner. Cependant, travers ces reflets vidents d'une priode dtermine de la posie franaise, le lecteur ne saurait ngliger certains autres traits qui montrent la griffe de Valry : la virtuosit formelle ; le thme du moi volontaire, Csar de soi-mme ; avant tout, le masque de l'impersonnalit que met en valeur le nom lu du signataire, ce Monsieur de Saint-Ambroise. Mon masque, crivait Valry, est ce que je voudrais tre (i). Forme, thme et ton composent du pote une figure nouvelle et dsirable qu'il nous faudra tudier plus fond lorsque nous reprendrons tout l'heure le sonnet d'Irne.

    Dans les limites de cette communication nous nous proposons donc d'examiner ce que nous oserons appeler la lgende de Saint Ambroise telle qu'elle se dessine dans les crits de Valry : lgende, comme et pu dire notre auteur, aussi trangre et aussi importante que l'est un homme son nom (2).

    (1) Cahiers, VI, p. 11. (2) cf. uvres compltes (Pliade, i960), t. 2, p. 548.

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    # # *

    L'on peut se demander en premier lieu quel poids il faut donner l'pithte saint dans le vocabulaire de Valry. S'en sert-il, comme on pourrait d'abord le croire, des fins ironiques ? Ou bien, en parlant de Saint Ambroise, veut-il simplement parodier le bachique Saint- Amant ? Nous sommes peut-tre d'autant plus enclins nous tonner de cet usage que nous nous souvenons du propos de l'un des derniers exgtes de son uvre : Si le langage de la morale, dit-il, a t pour Valry un langage tranger, celui de la religion l'a t encore plus. Cela n'est certes pas vrai d'un crivain qui, loin de layer de son vocabulaire tous les mots vagues, manie des termes comme divin, mystique, miracle, absolu, avec tant de gnrosit. Il ne supprime donc pas le langage de la religion mais il le redfinit sa faon. Quant la saintet , les Cahiers nous montrent qu'elle reprsente la rponse de Valry la question que Gide disait ne pas comprendre : Que peut un homme ? II faut tre un saint annonce Valry dans son quinzime Cahier, il faut tre un saint c'est--dire, rien qui ne soit (ou ne puisse tre) orient vers ... mieux que soi ou mieux que la veille (3). Sa rgle de conduite se propose comme un exercice de rigueur morale dont la pierre de touche est le rejet de l'humain. L'homo me fait vomir (4). Il refuse de se complaire dans le langage vague, fiduciaire , les religions consacres, les vnements, dans tout ce qu'il embrasse par l'expression cume des choses . Le saint doit s'opposer, se rvolter afin de devenir autre : Se faire plus grand que soi (5). Tout ce qui relve l'homme est inhumain ou surhumain (6).

    II est clair qu' cet gard la crise de 1892 ne fit que porter au point de la plus haute lucidit une attitude virtuelle. Ds avant cette nuit glace, archi-pure il avait parl de sa belle vision cristalline du monde (7) qui rduisait les choses

    (3) Cahiers, XV, p. 853. (4) Correspondance Gide-Valry (Gallimard, 1955), p. 515. (5 Cahiers, IX, p. 493.

    uvres compltes (Pliade, 1957), p. 1485. Correspondance Gide-Valry, p. 107.

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    l'lgance abstraite d'un thorme. Les sonnets qui constituent son premier Chorus mysticus en sont le tmoignage irrcusable : pour varis que soient leurs thmes, on y trouve la volont constante de capter un moment d'extase, un rve idal.

    Moi dont le rve peut fuir dans l'immensit Plus haut que les vautours, les astres et les anges...

    Le pote adolescent cre son domaine qui nie l'ordinaire, ayant appris que l'agencement des mots peut composer et en quelque sorte parachever ses vellits mystiques. Un autre Narcisse, l'ami Gide, avait rsum dans une de ses lettres son ambition toute semblable de symboliste convaincu : Quand le monde n'est pas tel qu'on le rve, il faut le rver tel qu'on le veut.

    Ce point de vue ne jure certainement en rien avec celui qui se dveloppe tout au long des Cahiers : bien que l'analyste cherche se poser en rationaliste archi-pur il reconnat qu'il sent en mystique , c'est--dire, selon son intuition piemire de transcendance (8). Et lorsqu'il aura pass la cinquantaine et produit les uvres que l'on sait, il soulignera encore la primaut qu'il a toujours accorde l'imagination, au rve, en avouant dans son huitime Cahier : Quand je croyais de vous comprendre, choses, je ne faisais que vous inventer (9).

    La saintet valryenne est donc cet lan, cette aspiration essentielle vers un monde ferm, complet, o l'intellect soit souverain, vers un point de souverainet et simplicit de notre puissance d'existence (10) ; elle est aussi, elle le deviendra intensment aprs la crise de Gnes, une technique pour se dfendre contre un Moi trop sensible. Dans l'un des prcieux passages d'auto-critique qui se rencontrent dans les Cahiers, aprs avoir parl de sa volont d'puiser, de passer la limite , il dira combien il lui semble trange

    (8) Cahiers, VII, p. 855. (9) Cahiers, VIII, p. 502. (10) Cahiers, XXVIII, p. 534.

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    que cette fureur glace d'extermination, d'excution par la rigueur soit lie troitement en (lui) avec le sentiment douloureux du cur serr, de la tendresse un point infiniment tendre (n). Passant d'un ple l'autre, traduisant sa sensibilit intime sur le plan impersonnel, il se change, comme il le remarque lui-mme, d'intuitif concret en intuitif abstrait.

    II faut tre un saint... Remarquons que cette injonction voque, tant le sens et l'expression soni similaires, un passage clbre de Mon Cur mis nu. L'on se souvient que Baudelaire y crivait : Etre un grand homme et un saint pour soi-mme, voil l'unique chose importante. Les mots de Valry sont-ils le gage d'une influence ? Il se peut ; il nous parat toutefois plus vraisemblable encore que les deux textes aient une source commune que Valry pour sa part mentionne explicitement dans son dix-neuvime Cahier : Et enfin, observe-t-il, tre un saint disait Gracian (12). Il s'agit bien sr de Balthasar Gracian, rationaliste baroque du dix-septime sicle espagnol, auteur de UOraculo manual qui date de 1647. On ne s'tonne pas de voir Valry s'intresser l'uvre de Gracian qui se donna pour but de scruter l'humaine condition et, d'un point de vue moralement neutre, de prescrire la manire de devenir hombre en su punto , un homme achev. Dans trois cents maximes il expose son art de la prudence , la dernire d'entre elles rsumant les deux cent quatre-vingt-dix-neuf auties en une seule phrase : Saint, en un mot, ce qui est tout dire d'un coup. Comme Valry, Gracian se fixe dans un gotisme solitaire qui est la raison d'tat de la personne ; comme lui, son saint lutte contre soi pour se trouver suprieur au monde. Au demeurant on peut estimer que le penseur baroque aurait volontiers souscrit mainte affirmation de la saintet valryenne ; lui aussi aurait pu crire : Pouvoir m'applaudir le reste m'est tranger le reste m'est froid (13).

    Ainsi, s'tant rv vingt ans jeune prtre, Valry approfondit ses intentions et les formule en se voulant un saint ;

    (11) Cahiers, XII, p. 352. (12) Cahiers, XIX, p. 59. (13) Cahiers, III, p. 553.

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    mais l o le catholicisme avait exalt sa ferveur religieuse, il doit prsent tout tirer de lui-mme. Son rve est une idole familire, cache : Chacun doit avoir sa Mystique, qu'il garde en soi jalousement (14) . Avant tout il reconnat qu'il ne faut pas agir au hasard mais rduire la conscience, c'est-- dire corps, esprit, monde, des lments nettement dlimits, partant matrisables. Mon ide fut de considrer fini ce que l'on tient pour infini... (15). Il nomme sa mthode Analyse et lui fournit comme talon le mot de puret dont le dveloppement qui lui sera donn, le nombre de fois qu'il sera repris, montre qu'il reprsente un pouvoir galvanisant. Il lui permet d'avoir un point de vue qui comprend l'infinit de moi possibles, de moments particuliers, mais ne se confond pas avec eux ; de postuler un Moi autre, indpendant de mes tats o il se sent Moi, un Moi insensible lui-mme et ses variations propres sa mmoire brute, tout ce qui introduit ses sensations corporelles (affectives ou somatiques) (16). C'est ainsi que le Narcisse se rend le matre de son domaine en se flattant de possder un regard de la plus entire gnralit , en se disant que le Moi parfait embrasse tous les phnomnes mentaux sans en tre circonscrit. Etre un saint c'est pour Valry se prvaloir de ce point de vue ironique, hautain, afin de dominer, dominer, dominer les choses (17).

    J'estime avant tout les esprits disjonctifs , crit-il en 1894 (18). Il se consacre peser ses mots, refaire son dictionnaire. Mais s'il faut d'abord dcomposer les choses afin de les purer, ce n'est pas l le but final : pour moi l'instinct destructif n'est lgitime que comme indication de quelque naissance ou construction qui veut sa place son heure (19). Cette ambition qu'il appelle Musique est proprement parler sa volont de faire un monde inviolable. L'analyse de l'esprit n'en est que le premier pas, dont la Musique, c'est--dire les structures linguistiques cohrentes, le pome, le vers immua-

    (14) Cahiers, VIII, p. 611. (15) Cahiers, XXIII, p. 236. (16) Cahiers, XXVIII, p. 12. (17) Cahiers, II, p. 125. (18) Cahiers, I, p. 59. (19) Cahiers, XXII, p. 203.

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    ble, sera l'accomplissement souhait. Ainsi se raliserait le vritable triomphe de l'homme sur l'cume des choses.

    La littrature constituera ainsi l'instrument par excellence du saint qui lui permettra de se dpasser, un des moyens, dira-t-il, crs ou dcouverts par l'homme pour se faire autre qu'il n'est (20). Elle est d'abord une forme : symtrie miraculeuse, quilibre d'lments sonores et smantiques, dveloppement dont le hasard semble exclu. Valry se donne pour modle non pas une perfection immobile mais la plnitude d'action qu'il trace surtout dans trois images privilgies : celle de l'arbre, qui suggre l'ide d'une gomtrie intrinsque d'un seul tenant o dimensions, temps, masses, forces, sont lis et s'expriment l'un par l'autre (21) ; celle du serpent courbes, mandre, secret du menteur formes dont les mutations les unes dans les autres sont sa forme. Spires, hlices, ondes, cercles (22) ; celle enfin du cristal dont la beaut est sa propre rfringence : cristallins sont les sonnets de Mallarm, ainsi que les siens propres o les mtaphores n'voquent pas un monde extrieur elles-mmes mais appellent les autres lments d'une mme structure indivisible. Nous savons avec quelle ardeur poignante il dclare son rve de rduire le monde la perfection d'une forme qui serait semblable au sonnet idal : J'aurais voulu te vouer former le cristal de chaque chose, ma Tte, et que tu divises le dsordre que prsente l'espace et que dveloppe le temps, pour en tirer les purets qui te fassent ton monde propre, de manire que ta lumire dans cette structure rfringente revienne et se ferme sur elle-mme dans l'instant, substituant l'espace l'ordre et au temps une ternit (23).

    Mais si la littrature permet d'obtenir de telles formes acheves, elle ne se refusera pas de manier des thmes o le rve glorieux du saint s'incorporera avec une force prcise. Dans les Cahiers on voit Valry baptiser la puissance exalte qu'il imagine Tibre, ou bien Gladiator, ou bien Caligula. Ce sont

    (20) Cahiers, XIX, p. 570. (21) Cahiers, XI, p. 604. (22) Cahiers, XI, p. 367. (23) Cahiers, XXIV, p. 3.

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    cependant ses pomes qui fournissent de ces noms une expression complte. Nous pensons Orphe qui . rompt le site tout-puissant et compose par la magie de son hymne un temple suprme ; Csar dont le cui s'enfle, et se sent toute-puissante Cause ; Smiramis, symbole de l'lvation formidable du saint valryen :

    Monte, Smiramis, matresse d'une spire Qui d'un cur sans amour s'lance au seul honneur !...

    Que je m'vanouisse en mes vastes penses, Sage Smiramis, enchanteresse et roi !

    au Serpent aussi qui rvle ses ruses, se dfinit, s'rige en matre es lettres : ridicule par ses sophismes, par ses dguisements parodiques, il capte nanmoins l'attention d'Eve et du lecteur et triomphe par la forme. Comme Orphe, Csar, Smiramis, il figure le Moi souverain.

    Formes et thmes qui dsignent le dpassement de soi, la littrature est aussi, elle est peut-tre primordialement pour Valry un certain ton, une voix quasi divine. Ce n'est plus un homme qui parle mais notre masque dsirable ou me ( la posie doit avoir la voix d'une femme idale, Mlle Ame ). Un drame interne se nouera pour dompter l'humain qui aura pour effet de sonder les abmes et les sommets de la sensibilit. Tel est le sujet de La Pythie, ce corps que viole longuement un esprit tranger jusqu' ce qu'enfin nous entendions s'lever de cette souffrance toute humaine une voix nouvelle et blanche dont le saint langage est l'honneur du pote comme de tous les hommes.

    De cette volont de dpassement par l'art d'crire, nous aurions certes pu avancer maint exemple, mais il nous a sembl curieux, voire piquant de choisir un pome peu tudi qui date de ses dernires annes, ce sonnet Irne qui par l'emploi d'une orthographe archasante et la date mme de 1644 qui lui est attache se prsente comme l'imitation d'un pome pr-classique. On sait que Valry avait un talent de pasticheur qui lui permit dans Charmes de nous donner un recueil merveilleusement vari par ses tons et ses formes. Par ailleurs,

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    nous n'ignorons pas que pour la littrature de la premire moiti du xvne sicle il avait une prdilection particulire : en prose, elle offre ce que la France a produit, dans Tordre des lettres, de plus rare et de plus consistant ; en posie elle atteint l'un de ses sommets lorsque le pre Cyprien traduit les cantiques de saint Jean de la Croix. Nous ne pouvons douter que Valry connaissait aussi l'uvre des potes baroques dont certaines de ses pices semblent garder le reflet.

    De tels modles n'empchent naturellement en rien le pote authentique de se manifester, bien au contraire ; dans ce sonnet aux apparences dsutes que nous discutons, la forme stricte, l'emploi riche de l'allitration et de l'assonance, la continuit de Va nasal, les rptitions des rimes la csure, tout compose une substance qui, ds l'abord, prte au pome une originalit marque, une raison d'tre vidente. Nous reconnaissons l'uvre d'un crivain qui s'est vou rehausser les qualits auditives du langage potique. D'autre part, de mme que dans ses autres sonnets de la maturit et avec un succs parallle, il poursuit ici le dessein de mettre profit les quatre parties de cette forme traditionnelle. Le pome tourne autour d'un axe qui est celui de la femme aime : les deux quatrains contrastent la multiplicit apparente de ses dsirs et de ses amants avec l'unicit que le pote proclame tandis que les tercets reprennent le mme propos en dveloppant l'opposition entre le plaisir et la souffrance. Notons toutefois que les rapports entre le moi et la femme se transforment par une substitution du pronom elle par vous , puis par toi . Il y a bien l une progression de la ligne du pome, mais progression qui rsulte moins de l'emploi de nouveaux lments que d'une volution volontaire rgle par l'artiste, d'un jeu circulaire des points de vue. Pour moi, disait Valry, grande uvre signifie uvre qui contient une rvolution entire de l'tre (et-elle deux lignes) une volution (24).

    Mais si nous pouvons dire que le sonnet d'Irne porte les

    (24) Cahiers, XII, p. 55. 16

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    traits de l'imagination formelle de Valry, de son sens merveilleux de la mise en place, le thme du pome nous semble avant tout significatif de notre sujet, de cet exercice de la saintet tel que Valry le pratique. Sa posie se dresse contre le monde, vit de sa lutte avec les apparences. Que la femme n'aime pas, qu'elle cde, attirante et perverse, d'autres tentations, qu'elle se pare de dsirs, dit admirablement le pote, comme de diamants : Valry lui imposera sa propre volont car Orphe sait que le verbe triomphe de la nature. Un pote tel que celui-ci croit forcment une certaine magie, crit pour fixer, pour crer le moment lu de son pouvoir le plus grand. Certes, nous ne devons pas oublier que le ton est plaisant, que le moi sourit en se dcrivant comme une personne rare et suprme et savante . Et pourtant, malgr cette ironie enjoue envers soi-mme, l'intention du pote demeure srieuse. Il ne nous semble gure surprenant que Valry ait rapproch la voix de sa posie de celle du Serpent : comme le protagoniste de Y bauche, l'amoureux Irne est un enchanteur masqu qui s'amuse de ses propres tours mais se chuchote lui-mme qu'il est plus que mortel et vraiment tout-puissant. Voil de mme le rve et la volont du pote, de la voix raffine mais tendue de Monsieur de Saint-Ambroise.

    # #

    Nous nous sommes donc efforc de suivre les traces d'un crivain qui ressent le monde comme un leurre et dont l'effort extrme vise s'en dlivrer. Valry est celui qui se dcrit comme furieux, au fond, d'tre un homme, d'tre pris dans cette affaire d'Etre sans l'avoir voulu et qui croit que tout est permis pour se dfendre de la vie, des choses et des vnements pour les atteindre, les dprcier, les djouer (25). Il se fait une citadelle imprenable, continue son rve de symboliste adolescent sous la rgle d'une mathmatique universelle. Mais si l'on purifie les phnomnes par

    (25) Cahiers, VIII, p. 378.

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    l'analyse, il faut aussi en faire une construction ncessaire comme le temple d'Eupalinos, une musique qui prouve que l'on est matre chez soi. Ainsi la saintet est une activit volontaire qui se meut sans arrt entre le vide et l'vnement pur , entre l'immanence et l'uvre, entre moi et mon nom.

    Cette dmarche, il nous parat instructif de la comparer celle de Mallarm qui lui aussi voulut se dfaire de sa per- tonne par une ascse linguistique. Il dcrit Cazalis l'exprience de ses vingt ans en ces termes : ... je suis maintenant impersonnel et non plus Stphane que tu as connu. Toute son uvre peut s'interpiter comme la mise en scne du drame intrieur de Besanon o, contre le rien qui est la vrit, le pote dclare son Glorieux Mensonge. C'est videmment Herodiad tel qu'il l'a rv qui constitue la reprsentation la plus complte de la saintet mallarmenne. Le nom du pote pur est ce saint Jean qui s'agenouille devant la forme nue de la beaut, splendeur ignore et mystre vain . Il mourra parce que le langage du gnie potique est un glaive double tranchant ( Ces mots rigides comme une pe ) qui l'achve en mme temps qu'il viole le vierge idal. Ainsi se clbre le mariage mystique Herodiad et de saint Jean, du rve et du pote impersonnel. Chez Mallarm il s'agit, on le voit, d'une mystique du sacrifice dont le terme final est la Beaut. Mais le saint valryen, au contraire, ne reconnat pas de fin ses efforts si ce n'est l'extinction entire de la conscience. Il opte pour habiter une position fragile, intolrable, aux clarts menaces, mais dont le mouvement constant bien qu'en circuit ferm constitue la libert mme de l'esprit. Comme le chante le moi cette image charmeuse qui se nomme Narcisse :

    Formons, toi sur ma lvre, et moi, dans mon silence, Une prire aux dieux qu'mus de tant d'amour Sur sa pente de pourpre ils arrtent le jour !

    James R. Lawler.

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